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mercredi 30 mars 2011

Le Vide

Une symphonie silencieuse. Des parchemins jaunis sur lequel se côtoient, parallèles et malheureuses, des lignes de portée nues, évidées, creusées. Un récital pour violon, sans violon, ni archet. Une liasse de vélin noirci de routes sans automobiliste mélodique, sans humanité harmonieuse, sans fa, sans sol, sans ré. Exit les accords de joie, exit les croches de moi. Envolées les langoureuses notes de souvenirs. Annihilés les cris lancinants du triste instrument. Disparus les tremblements assurés du violoniste chevronné.
Rien de plus qu'un reste de liber asséché. Rien de plus que la marque estompée des notes de l'existence. La marque, aujourd'hui illisible, d'un jadis occupé. La marque du passage d'un Dieu malveillant, à l'inspiration destructrice, qui, en un gonflement de poumons, aurait absorbé la vitale palpitation du papier. Rien que du blanc strié de noir. Une mélodie insondable, inouïe, impalpable. La mélodie du vide, la mélodie du néant, la mélodie du rien. L'absence de tout attendant ardemment la présence d'un rien.

mercredi 23 mars 2011

L'Eau


L'eau partout.
Douce, salée, visible et invisible.
L'eau de pluie qui vient écraser leurs solides épaules et l'eau de mer qui, en rafales, vient fouetter leur peau tannée.
L'eau puissante, verticale, qui ruisselle sur leurs corps et l'eau sournoise, en fragile suspension dans ce crachin, qui les encercle et s'infiltre au plus profond d'eux.
L'eau qui voilent leurs visages, l'eau qui anéantit leurs espoirs, l'eau qui inonde la moindre parcelle de joie innocente.
L'eau grise, sale et poisseuse, stockée depuis des jours dans les nuages, qui vient se déverser sur eux et l'eau fraîche, légère et frivole, transportée par le vent marin, qui vient leur apporter des effluves d'ailleurs et leur fait croire que le bonheur existe, loin, très loin derrière cette ligne d'horizon.
La résistance sans espoir de ces hommes à cet élément incontrôlable, insaisissable, impalpable. L'impuissance de ces montagnes de muscles face à ce liquide ravageur.
Ils luttent comme ils peuvent, le dos vouté, la tête dans les épaules, le corps recouvert du ciré jaune, sachant pertinemment qu'ils en sortiront vaincus, qu'ils rentreront chez eux liquéfiés et qu'eux même ne sauront plus faire la différence entre leur propre sueur et celle de la nature. Et ils oublieront la journée sous l'eau de la douche, dans les vapeurs humides de la salle de bains. Et, avant d'aller se coucher dans les draps humides, ils avaleront le brouet préparé par leurs femmes, liqueur frugal qui leur servira de diner.
L'eau partout. L'eau toujours.

mercredi 23 février 2011

Ascenseur

Dans la poche droite de mon pantalon, mes mains moites caressent nerveusement les billets froissés.
Je monte avec quelque difficulté les quelques marches du perron et franchis, le cœur battant, la porte d'entrée de l'immeuble. Au troisième étage, se trouve celle qui détient la clé, symbole de ma nouvelle vie, de ma naissance en tant qu'adulte. La plupart de mes amis ont déjà mis la main dessus, ils ont déjà ouvert la porte et sont passés de l'autre côté. Aujourd'hui, c'est mon tour. Et pour cette grande occasion, j'ai mis les bouchées doubles : j'ai rasé le léger duvet qui commençait à naître au dessus de ma lèvre supérieure, revêtu mes plus beaux habits et réussit à dompter, grâce au peigne paternel et à une patience sans faille, ma chevelure rebelle.
Les jambes tremblantes, je ne me sens pas le courage de monter à pied les trois étages qui nous séparent, aussi décidé-je de prendre l'ascenseur. Après tout, il serait peut-être judicieux de garder ses forces pour l'affronter. J'écarte d'une main la grille de fer et m'engouffre dans le caisson. Avant de presser le petit bouton doré qui me déposera à l'endroit désiré, je jette un dernier coup d'œil à mon reflet dans le miroir : un garçon dans la fleur de l'âge, pas un ange de beauté, mais pas trop mal non plus, des petits yeux noisettes malicieux, des traits réguliers, des cheveux aile-de-corbeau et un corps bien dessiné, le résultat n'est pas trop vilain.
Après cette petite vérification esthétique, je me décide à appuyer sur le bouton. Dans un fracas métallique, la cage se met en route et commence à courir le long du câble. L'ascenseur et le stress qui m'envahit, dans un synchronisme parfait, montent lentement, mais sûrement. Est-ce que l'argent difficilement gagné, à la sueur de mon front, suffira à payer le prix du passage ? Est-ce qu'il faudra que je lui parle ? Est-ce que, si tel est le cas, je saurai trouver les mots ?
Les questions à peine posées resteront sans réponse car un tintement cuivré m'avertit que je suis arrivé. Mes bras tétanisés par l'appréhension réussissent tant bien que mal à faire coulisser la grille de fer mais, avant de poser le pied sur le pallier, je prends le temps d'inspirer profondément afin d'évacuer les doutes, les incertitudes et les tergiversations. L'heure de fouler les planches a sonné et je saurais ne pas faire marche arrière. L'ardeur retrouvée, je m'extirpe de l'élévateur. C'est alors que je l'aperçois.
Couverte d'un simple peignoir rose, elle m'attend dans l'embrasure de la porte. Ses cheveux blonds, qui coulent jusqu'à sa poitrine, sont d'un blond étincelant ; ses lèvres, peintes en rouge, sont une invitation au péché ; ses yeux, ornés d'une ombre violette, sont des armes capables de mettre à mort quiconque croise son regard. D'un geste assuré de la main, elle m'invite à la rejoindre. Elle me regarde m'approcher, puis, lorsque j'arrive enfin à sentir les lourdes effluves de son parfum, elle me délaisse, s'éloigne de moi et avance dans le couloir de cette bonbonnière bigarrée. Prenant mon courage à deux mains, je l'imite et pénètre dans le boudoir qui recueillera le fruit de mes premiers émois. Je referme, en la faisant claquer, la lourde porte de merisier. Je suis entré dans l'immeuble en tant que jeune innocent ; quand j'en sortirai, dans quelques instants, je serai différent.

jeudi 27 janvier 2011

Description d'une cerise

L'ensoleillement sans précédent de ce printemps 1872 avait rapidement effacé sa douce fleur blanche au coeur d'or, dont les pétales, bercées par une brise tiède, avaient flotté quelques minutes dans les rues désertes de Gerland avant d'atterrir sur les eaux calmes du Rhône. De cette blanche enveloppe qui avait annoncé sa naissance, elle n'avait conservé que son berceau de sépales au sein duquel elle s'était silencieusement développée pendant les premiers jours du mois de mai. À travers l'ombre du feuillage, elle s'était peu à peu libérée de ce cocon de verdure qui avec le temps était devenu trop étroit et avait offert au soleil printanier son premier visage. Elle était encore trop jeune, trop dure et trop amère pour être offerte à des papilles avides de plaisir, mais elle pouvait compter sur une exposition parfaite, un léger ombrage et une température idyllique pour s'épanouir pleinement et devenir ce petit coeur charnu qu'un passant gourmand viendrait croquer avec délectation. Autour de sa candide graine, un corps voluptueux se développait jour après jour et sa robe vermeille, dans sa jeunesse fade et terne, aujourd'hui dépoussiérée par une brise cajolante, brillait innocemment. Ce juvénile fruit ne connaissait pas encore le destin particulier que lui avait réservé la vie mais, suivant l'exemple de ses innombrables voisines, elle s'efforçait de se rendre la plus alléchante et la plus désirable afin d'être cueillie par un être qui transporterait sa frêle graine loin de son berceau originel. Elle s'offrait aujourd'hui dans toute sa beauté : son habit, d'une profonde couleur rouge aux sombres reflets, ne demandait qu'à être caressé par des mains humaines, sa chaire, débordante de générosité, était obsédée par la pensée d'une paire d'incisives mettant à nu son corps lascif et libérant les saveurs les plus profondes qu'elle avait à offrir.
C'est par une fraîche matinée de juin qu'un homme, Léonard Burlat, alors soldat en garnison dans le régiment d'artillerie de Lyon, vint à passer à ses côtés. La vue de ce sensuel fruit, révélé dans toute sa pureté et son ingénuité, provoqua chez le garçon une soudaine salivation et, obsédé par ce globe charnel, il ne put s'empêcher de tendre la main vers elle. Malgré le sauvage désir qui habitait le jeune militaire de sentir cette naïve chair se promener sur sa langue, le fruit fut détaché par une délicate caresse et un léger craquement annonça sa libération tant désirée. Elle fut placée au creux de sa main moite, écrin naturel qu'elle avait convoité pendant toute sa vie et, exposée au regard impudique de son amant, elle s'était sentie fondre. Elle avait été transportée jusqu'aux lèvres fleuries de son premier et dernier compagnon et dans un mouvement ferme et autoritaire de ses incisives, elle avait succombé au désir, offrant au palais de son adorateur les douceurs infinies que sa charnure laissait transparaître.

mercredi 12 janvier 2011

À travers les yeux de mon chat


Alors que la vie abandonne progressivement chaque centimètre de mon corps, moi qui n'ai jamais écris une lettre à personne, je ressens le besoin, aujourd'hui, de laisser au triste monde le témoignage de mon existence, aussi insignifiante soit elle. Cette lettre qui ne sera peut être jamais lue sera la première et la dernière à contenir mes mots, la voici :

Je suis sortie du ventre maternel lors de l'exil provoqué par la guerre et ma mère, qui est restée pour moi toutes ces années une inconnue, m'a laissée, après m'avoir mise au monde, au bon soin des religieuses du couvent de Sommedieu. La guerre l'y a poussée et je ne lui en ai jamais voulu. Les quelques témoignages des survivants que j'ai pu entendre au cours de ma vie m'ont fait rapidement comprendre qu'elle y avait été forcée et j'imagine que c'est à contrecoeur, désirant offrir à son enfant un avenir meilleur, qu'elle l'a fait.
Les religieuses qui m'ont recueillie m'ont élevée comme elles le pouvaient et avec les moyens dont elles disposaient. Elles ont pris soin de moi toute mon enfance et, entre les prières et les messes, elles m'ont appris à lire, à écrire et à compter, apprentissage que toutes les femmes de ma génération n'ont pas eu la chance de recevoir. Je garde de cette époque un souvenir impérissable. Les jours défilaient, partagés entre l'austérité du cloître et les fous rires étouffés des dortoirs, les saisons s'enchaînaient offrant à nos yeux ébahis un spectacle qui nous ravissait et les années de mon enfance coulaient aussi paisiblement qu'un mince ruisseau dans la plaine. À l'âge de 16 ans, les sœurs m'ont proposé de revêtir la soutane pour le restant de mes jours : j'ai, sans hésitation aucune, refusé. J'ai laissé derrière moi les visages ruisselants de larmes de mes amies, fuit le cloître rassurant qui m'avait vu grandir et abandonné la paisible serenité qui émanait de la campagne environnante. Moi qui n'avait rien connu d'autre que ces murs de pierre vieux de six cents ans, je ne pouvais concevoir l'idée d'y demeurer enfermée jusqu'à ma mort. Et c'est avec mon maigre savoir et un léger bâluchon sur l'épaule que j'ai parcouru, tantôt à pied, tantôt en train, les nombreux kilomètres qui me séparaient alors de ma destination : Paris. C'est le coeur joyeux que je suis entrée dans la capitale le 17 juillet 1933, à trois heures de l'après-midi. La ville, alors en pleine effusion, s'efforçait d'oublier les atrocités de la guerre en se jetant à corps perdu dans la musique et la danse. Cette gaieté sans limite qu'elle exhalait m'a immédiatement envoutée. Des milliers et des milliers de gens flottaient chaque jour dans ses rues et, à mon plus grand bonheur, j'en faisais partie. J'ai parcouru ses artères, visité chaque recoin de son squelette, voyagé sur son corps et chevauché sa peau jusqu'à l'épuisement, mais cette innocente insouciance de jeune fille fraîchement débarquée a rapidement pris fin quand mon maigre bagage s'est trouvé vide. La chance, qui jusque ici ne m'avait pas particulièrement souri, a alors daigné m'apparaître et c'est en sonnant à l'hôtel particulier de la famille Viraut, sur le boulevard Saint-Martin, que je l'ai rencontrée : elle et un poste de bonne m'y attendaient. J'y ai travaillé près de 40 ans. J'y vivais, certes, assez chichement, mais j'avais trois fois par jour de la nourriture dans mon assiette, et le soir un lit confortable où m'endormir. À la mort de ma maîtresse, son fils, un homme cynique et arriviste, n'a pas daigné me garder à son service et c'est avec un mélange de tristesse et d'amertume que j'ai dû quitter le toit qui m'avait protégé pendant ces longues années. J'ai réussi à vivre tant bien que mal en continuant à me mettre à disposition des gens que la fortune avait favorisés jusqu'à ce que mon corps, las de ces réveils à l'aurore, de ces journées sans fin et de ces nuits trop courtes, me fasse comprendre mon âge.
Je ne me suis jamais mariée, mais j'ai cependant eu l'occasion de découvrir plusieurs fois, trop volatilement à mon goût, le bonheur d'avoir un homme à mes côtés. Blonds, bruns et châtains se sont succédés, riches et pauvres m'ont fait rire, grands et petits ont fait tanguer mon coeur mais aucun ne m'a cependant comblée au point que je veuille partager mon existence avec lui.
Je vis aujourd'hui mes derniers instants dans ce modeste appartement qui entendra mon dernier soupir, qui sentira sur ses murs mon dernier souffle et qui verra mon corps s'éteindre. Le seul être qui souffrira de mon absence ronronne à mes côtés et je lis dans ces yeux une tristesse silencieuse.

Rebondissement

Il n'était pas de ces sybarites qui, faisant fi des préceptes religieux, coqueliquaient à tout-va, s'adonnaient à la paillardise et jouaient allègrement avec leur vit. Sans toutefois ressentir de l'aversion ou quelconque forme de dégoût pour ces hommes à l'esprit primesautier et aux mœurs légeres, il ne savait, quant à lui, succomber aux formes, si généreuses soient-elles, de la première caillette venue.
Vivre à la cour en appliquant à la lettre la morale qui était la sienne et que certains hommes d'Église, baignant dans l'ignorance, auraient jugé exemplaire, n'était pourtant pas simple. Cette conduite, qu'on tiendrait bien volontiers pour honorable, engendrait quantité de caquetades et de clabauderies : des pelotes de mensonges, roulées par les dames de la Cour, rebondissaient jusque dans les faubourgs de Paris où le rouet des soubrettes, des alberguières et autres drolettes les grossissaient tant et tant. On trouvait, entremêlées dans les fibres de ces mensonges, nombre de coquecigrues et de billes vezées qui ébaudissaient aussi bien les grands nobles que les petites gens.
Il est vrai que l'homme était une source intarissable de commérages, tant pour les chattemites du Louvre que pour le peuple de la belle Paris. Son physique, que bien des muguets de cour lui enviaient, déclenchait dans les cœurs du gentil sesso d'ardentes passions que son indifférence n'était pas à même d'éteindre. Ses yeux vifs, d'un vert profond, sa bouche enfantine aux lèvres vermeil, son nez bourbonien et ses cheveux blonds bouclés, quotidiennement testonnés avec soin par sa fidèle chambrière, faisaient chavirer le cœur des garces. Mais peu chalaient au jeune homme les regards féminins qui se posaient sur lui.
En ses vertes années, il n'avait pourtant pas été sans baisser la garde une ou deux fois devant les œillades que les demoiselles du Louvre, assurées de leurs charmes, lancent à la dérobée. Toutefois, il se ramentevait que le temps avait amati l'éclat de ces yeux et avait recouvert du voile de la banalité ces doux visages. Aussi vivement que sûrement, il avait alors délaissé la mignotte et s'en était retourné en ses appartements.
Il s'apprêtait aujourd'hui à effectuer le voyage que tout homme se voit contraint, un jour, d'accomplir. La date de son département avait été avancée : les déguisements sous lesquels il se dissimulait, de la pique du jour à la tombée de la nuit, avaient fini par choir et le monde l'avait alors découvert tel qu'il était. Princes et ribaudes, harenguiers et pastourelles, tous l'avaient alors conspué et voué aux gémonies. Le lendemain de cette découverte, une demi douzaine d'archers avaient forcé l'entrée de ses appartements, l'avaient violemment extirpé des bras de Morphée et après l'avoir traîné, non sans un malin plaisir, dans les rues de la capitale, l'avaient embastillé. Sa condition de noble avait quelque peu assoupli le châtiment qui devait lui être infligé : certes, il échapperait à la hart, mais il ne pouvait point cependant se soustraire au sort que l'Église catholique réservait aux bougres.
Et alors que les flammes rougeoyantes dévoraient avidement le bûcher de bois sur lequel on l'avait placé, il enfouit dans la gibecière de sa mémoire l'image de ce jeune fol qu'il avait passionnément aimé.

Filet


Ma graine originelle, avalée par une oie du Canada avide de découvertes culinaires, aurait pu voyager très loin, mais c'est dans le parc Congaree que je débarquai.
Mon transporteur, gêné dans sa migration par un fardeau inutile, en l'occurrence moi, s'en était débarrassé en plein vol. Ma chute avait été longue et angoissante, mais la fiente, dont mon hôte avait su si gracieusement m'entourer, en atténua le choc.
C'est près d'une minuscule rivière que j'arrivai, et à ce même endroit je m'installai, profitant pour me nourrir les premiers jours de ce généreux excrément, dans lequel je puisais tous ce dont j'avais besoin. Le taux d'humidité locale correspondait parfaitement à la demande de mon organisme et je profitais chaque jour des rayons du soleil, les grands arbres et imposants végétaux étant, en raison de l'instabilité du sol, incapables de pousser en cette zone.
Après ma naissance chaotique et nauséabonde, c'est donc dans ce luxuriant marécage que mon séduisant corps s'épanouissait au fil des mois, provoquant, je le voyais bien, un ébahissement collectif aux alentours. Il faut dire que je n'étais pas de ces «All Green» ou de ces «Filiformis» dont les couleurs maussades et les proportions démesurées lassent, écœurent, et ce jusqu'à provoquer des réactions anatomiques innommables. Non ! Moi, je faisais parti de l'élégante élite, de la majestueuse minorité : j'étais une «Akai Ryu». Mes splendides atouts ne suscitaient qu'admiration et vénération de la part des végétaux voisins, la ligne verte qui habillait le bord extérieur de mes feuilles s'accordait à la perfection avec le rouge flamboyant de ma robe, mes dimensions étaient idylliques et mes formes, tout simplement, célestes.
Au mois de septembre, une fois que mon cycle de croissance annuelle prit fin, je dressai fièrement vers le ciel mes ravissantes feuilles. Il me fallut un certain temps avant que mes glandes sessiles ne se mettent à sécréter le nectar qui servirait d'appât, et l'énergie que je dus dépenser dans cette exsudation affecta quelque peu mes somptueuses couleurs. Si je voulais continuer à régner de par ma beauté sur les environs, il me fallait un apport rapide en azote.
La seule source susceptible de m'en fournir était cette infâme colonie de vilaines mouches noires, que l'on appelle communément «mouches à merde» et qui méritent amplement, je vous l'assure, cette scatophile appellation. La subtile fragrance qui se dégageait de mon nectar ne cessait, je le voyais, de démanger les papilles de ces abjects insectes et un beau matin, un de ces ridicules animaux, ignorant qui j'étais, vint se régaler de ma substance. Sans même remarquer mon ingénieuse autonomie, il toucha un de mes poils sensitifs. Le piège était en route et il ne restait plus beaucoup de temps à vivre à la pauvre créature. Comme il était à prévoir, un deuxième contact suivi et, inexorablement, mon piège se referma, emprisonnant le répugnant individu. Je laissai quelque peu entrouvertes mes feuilles afin de tâter ma proie et d'en vérifier la fraîcheur, les dents qui les ceinturaient empêchant la moindre fuite. Il fallait la voir se démener comme un folle furieuse, c'était tout bonnement ridicule. Telle un poisson pris dans un filet, elle s'agitait inutilement, elle remuait frénétiquement, ignorant qu'aucune échappatoire n'était possible.
Ayant considéré la viande comme assez savoureuse pour mon délicat organisme, je commençai à expulser mon acide et la chaire liquéfiée de la mouche se mit à couler vers mon appareil digestif, me procurant au passage, un plaisir intense. Les effets sur mon corps de cet apport en azote se firent sentir de suite. Les somptueuses couleurs qui avaient, l'espace d'un instant, abandonné mes feuilles revinrent s'y loger en une fraction de seconde et mes tiges qui s'étaient quelque peu affalées, suite aux efforts répétés, de nouveau s'érigèrent vers le ciel.
Comme un merveilleux alchimiste, j'avais transformé la bête la plus vile, la plus détestable et la plus sordide en la créature la plus admirable : moi !

lundi 10 janvier 2011

Saut de Grenouille

Le lever à cinq heures, le visage gonflé de sommeil, le petit déjeuner avalé sans un mot, les dix kilomètres sur les routes défoncées dans la vieille AX. Je n'ai pas le choix : ce rituel hebdomadaire s'est imposé à moi. Cette randonnée sanguinaire dans le petit matin, cette chasse à l'animal innocent, ce retour aux racines les plus cruelles de l'être humain. Je voudrais prendre mes jambes à mon cou, mais le regard froid de mon père m'ordonne silencieusement de le suivre sans contester.
Le 13 mai, j'ai eu 16 ans. Je voulais des livres, j'ai eu un fusil. J'aurais voulu de l'innocence, une porte ouverte à l'imagination, une échappatoire ; j'ai eu le droit à une arme, un permis de chasse et l'abject droit de tuer.
La lumière du matin me semble lugubre, les gouttes de rosée ne sont que le prémisse des gouttes de sang qui seront versées. Je devrais être plongé dans les bras de Morphée, et je serai bientôt plongé dans les viscères encore fumantes d'un animal inutilement sacrifié.
Ce spectacle matutinale aurait pu être plaisant : l'aube naissante, la nature au réveil, les premières lueurs du soleil sur la forêt bretonne ; malheureusement, mon père est là. Les bruissements de pas d'animaux dans les frondaisons, le clapotis des sauts insouciants des grenouilles et le joyeux chant clair des oiseaux champêtres ne peuvent détourner mon regard de l'assassin qui marche quelques mètres devant moi. Mes yeux se fixent sur son attirail de boucher : ces bottes en caoutchouc vert, ce treillis militaire ridicule, ce fusil de chasse en bandoulière ; tout cet accoutrement provoque en moi une nausée que je ne peux contenir. Mon père a entendu la réaction physique engendrée par le dégoût qu'il m'inspire, il se retourne et m'observe avec un dédain et une supériorité qu'il ne prend pas même la peine de feindre. J'essuie ma main recouverte de bile jaunâtre et visqueuse dans les roseaux et poursuit mon chemin. Pourquoi ce désir de tout saccager, pourquoi cette volonté de démontrer sa médiocre supériorité, pourquoi ce besoin d'écraser l'autre ?
C'est alors que l'illumination vient libérer mon esprit embrumé. Mécaniquement, mes mains décrochent le fusil de mon épaule et le placent en position, mon corps se fige et mon œil se fixe sur ma proie aux sabots de caoutchouc. Un coup de feu retentit dans la lumière du petit matin et ma victime s'écroule dans les hautes herbes.

mercredi 29 décembre 2010

Pied de Tomate




Enfin, il sortit…

Pygmalion, s'il avait dû sculpter l'incarnation de la beauté masculine, n'aurait jamais pu espérer obtenir un tel résultat. Homère, s'il avait dû par des mots décrire la perfection, se serait senti bien désemparé à la vue de ce jeune éphèbe. Narcisse, s'il l'avait vu, aurait détourné les yeux de son reflet et les neufs muses d'Apollon se seraient tues devant la grâce, l'élégance et le charme qui animaient son corps.

Moi, qui jusque là n'avait été ébloui par personne, j'étais littéralement abasourdi devant une telle création de la Nature. Comment décrire la splendeur incarnée, comment expliquer par des mots l'effet que ce jeune homme exerçait sur moi, comment résister à l'enivrement que sa présence me procurait ?
La salopette en tissu qui enveloppait son corps laissait transparaître une silhouette parfaite, la lumière vespérale donnait à sa peau tannée d'envoûtants reflets mordorés et le soleil couchant dessinait sur son corps des ombres enchanteresses. Chacun de ses gestes était un spectacle pour mes yeux de jeune adolescent. Le moindre de ses mouvements était doté d'une sensualité et d'une virilité qui inspiraient à mon corps des sensations alors méconnues, qui susurraient à mes oreilles des pensées impures et qui faisaient naître au plus profond de mon être des envies charnelles. Lorsqu'il se penchait pour arracher les mauvaises herbes qui venaient étouffer les frêles pousses, lorsque, pour venir en aide à un pied de tomate fatigué, il redressait d'un geste souple et assuré le tuteur salvateur, lorsqu'il essuyait du revers de sa main les gouttes de sueur qui perlaient sur son front, chaque centimètre carré de ma peau tremblait et mon cœur bondissait dans ma poitrine comme un animal blessé.

Depuis deux mois j'assistais au spectacle vivant de la beauté. Depuis deux mois ce jeune jardinier colorait mes journées et hantait mes nuits blanches.
Je me décidai un beau jour à sortir de mon refuge et m'extirpai de ma chambre pour aller m'installer dans le jardin où la nature en éveil s'évertuait à réjouir les cinq sens de l'homme : elle souffrit gravement de la comparaison avec l'ange de beauté qui se tenait là, à quelques mètres de moi. Les senteurs qu'elle versait dans ses fleurs étaient fades, les couleurs qu'elle parsemait sur chaque pétale éteintes, la caresse de la brise de mai qu'elle soufflait sur mon visage rugueuse, les chants des oiseaux printaniers qu'elle orchestrait déplaisants et les fruits gorgés de soleil qu'elle offrait insipides. Elle avait beau s'efforcer, elle ne pouvait rivaliser avec l'odeur musquée et masculine que son corps exhalait, avec l'alliance parfaite du noir de ses cheveux, du brun de sa peau et du vert profond de ses yeux, avec la caresse fantasmée de ses larges mains, avec la douce mélodie de sa voix et avec le goût de sa salive prometteuse.

Je garde en mémoire le souvenir du premier regard qu'il posa sur moi et du premier sourire qu'il m'offrit. À cet instant précis, un Cupidon invisible apparut et sa flèche, décochée avec force et précision, transperça mon torse et meurtrit mon cœur à tout jamais.

À la fin de ces délicieux beaux jours, il est parti comme il est venu, splendide et silencieux. Je ne l'ai jamais revu mais, aujourd'hui encore, je me rappelle l'amour silencieux que j'ai porté à cet Adonis l'espace d'un été.


mardi 14 décembre 2010

Lettre à mon avocat




Je n'ai eu le temps d'exprimer mes sentiments
Car on t'a arraché du jardin, bel Adam.
Dés lors, amante esseulée, Eve solitaire,
Le chagrin me ronge dans ce brûlant désert.

Quand je te vis, de peccamineuses pensées,
Que malgré mes efforts, je ne pouvais défaire
M'agitèrent l'esprit et m'auraient envoyée
périr sur le feu au plus profond des enfers.

Mon cœur m'assurant que toi, mon fidèle Orphée
Décroché de l'arbre descendrait me chercher
J'acceptai sur l'instant ce divin châtiment.

De détestables mains, un matin, t'emmenèrent,
Je dus assister sans ne pouvoir rien y faire
A tes adieux silencieux, toi mon bel amant.

Maison d'hiver


Bercée par les vents citronnés, je courais et virevoltais dans les bois de chênes et de hêtres. La Sicile, petite île magique de la Mer du milieu, avait été le paradis terrestre dans lequel ma mère, la sage Déméter, avait choisi de m'élever, loin des passions jalouses, des amours haineuses et des sanglants dénouements propres à notre famille. Je passais mes journées à déambuler dans ce féerique cadre, enivrant mon coeur d'images, d'odeurs et de sensations uniques. Mes journées étaient dédiées aux promenades en forêt et aux jeux avec les nymphes et, à la tombée du jour, ivre de bonheur, je rejoignais ma mère, le sourire aux lèvres, le coeur débordant de joie.

Ce bonheur, qui n'aurait dû cesser, prit fin un matin d'avril. Alors que je me promenais avec les naïades, je m'éloignai de mes compagnes aquatiques l'espace d'un instant pour cueillir un bouquet de violettes. Envoûtée par les délicats arômes des petites fleurs, je ne pus voir qu'un homme s'approchait de moi. À peine sentis-je la pression de sa main sur mes épaules que la terre sous mes pieds s'ouvrit brusquement. Durant la chute qui nous conduisait vers le centre de la Terre, je pus examiner de près mon ravisseur. Homme à la taille impressionnante et à la musculature titanesque, cette virilité débordante était suavement équilibrée par des yeux d'un vert profond que dominaient d'épais sourcils. Ses lèvres pleines et charnues étaient entourées d'une barbe noir de jais et de larges boucles ébènes venaient couronner ce divin faciès. L'homme posait sur moi un regard d'une douceur amoureuse, et ce fut rapidement que je compris la raison de mon enlèvement : Eros avait de son arc décoché deux de ses flèches, et sans en ressentir l'amère blessure, j'avais été désignée comme l'une de ses victimes. Je ne sais combien de temps dura notre voyage, mais nos pieds finirent par toucher le sol et c'est lorsque je jetai un coup d'oeil aux alentours que je devinai l'identité de mon étrange ravisseur.

Ma mère avait de nombreuses fois évoqué les légendes familiales, mais petite, une en particulier me fascinait : celle de son enfance. Alors qu'elle n'était qu'un nouveau-né, son père, comme il l'avait fait et le ferait pour ses autres enfants, l'avait avalée, craignant de sa progéniture qu'elle ne vienne à contester un jour son pouvoir. Ce fut le benjamin, substitué par une pierre lors de ce rituel barbare, qui, une fois les années de l'enfance derrière lui, revint libérer ses frères et soeurs de l'estomac paternel. Une fois hors de danger, chacun d'eux se vit attribuer un domaine sur lequel règner. Les trois soeurs avaient eu la charge du foyer et du feu, de la femme et de la maternité, des champs et des moissons. Le petit frère, lui, avait élu domicile dans les cieux, le frère cadet au plus profond des eaux, et l'aîné dans les entrailles de la terre. C'était donc la main de mon oncle Hadès, maître du royaume des morts, que j'avais sur l'épaule.

Les premiers jours passés au centre de la Terre furent d'une tristesse sans nom. La lugubre Styx, dont les remous charriaient les morts, ne pouvait me divertir comme le faisait ses soeurs, le palais magnifiquement décoré de mon oncle souffrait de la comparaison avec les bois d'Enna, et les nourritures pourtant raffinées que l'on me présentait n'étaient rien à côté des trésors gustatifs que nous offrait notre terre sicilienne, mais surtout, la compagnie d'Hadès ne savait compenser l'absence de ma mère. Les jours passèrent et je finis par m'habituer à ma nouvelle demeure. Un soir, fatiguée du jeûne que la mélancolie m'avait imposé, j'acceptai de partager le dîner de mon oncle. La main guidée par mon vide estomac, je saisis une grenade et alors que je croquais l'une de ses petites perles sanguines, un jeune homme – je sus plus tard qu'il était mon cousin –, fit irruption.

Sur ordre de Zeus, il avait le devoir de m'amener sur le mont Olympe. Ma mère, en proie à une incommensurable tristesse avait en effet oublié les récoltes des hommes et le blé, qui constituait leur principale source de nourriture, avait brûlé au soleil, les laissant démunis et affamés. Les Dieux, ne pouvant supporter la vision de cette humanité famélique, avaient décidé de répondre aux implorations maternelles pour que cessent les souffrances terrestres.

Conduite devant le maître de l'Olympe, je retrouvai dans ce monde nébuleux ma mère, ainsi que l'ensemble de ma famille. Oncles et tantes, cousins et cousines, tous étaient présents à ce jugement, dont j'étais, bien malgré moi, la raison. Ma mère, quoique la mine fatiguée, rayonnait. Nos retrouvailles l'emplissaient d'allégresse et, sereine quant à la décision divine, elle m'assurait de mon départ imminent du sinistre territoire. Zeus mit subitement fin à son bonheur aveugle, annonçant qu'ayant gouté à la nourriture dans le royaume d'Hadès, ce grain de grenade que déjà je regrettais, j'étais maintenant liée à ce monde souterrain et n'avais d'autre choix que d'y vivre. Ma mère annonça à Zeus, que si telle était sa volonté, il devrait s'habituer à voir mourir les hommes : sans sa fille, elle ne saurait trouver la force de s'occuper des champs et des récoltes.

Après de longues heures de discussion, voici ce que les Dieux décidèrent. Je devais, dès lors, passer six mois de l'année en compagnie de ma mère sur cette île qui m'avait vu naître. Heureuse car me sachant à ses côtés, elle se montrait d'une générosité sans limite avec la Nature. Elle habillait les arbres des plus beaux fruits, versait au coeur de chaque fleur les plus subtiles fragrances et multipliait à l'infini les grains dorés de chaque épi de blé. L'autre moitié de l'année, je devais descendre au coeur de ce souterrain royaume et regagner mon hivernale demeure. Ma mère, souffrant de mon absence, délaissait alors la Nature. Les arbres, dans une lente agonie colorée, perdaient leurs vêtements printaniers, les parfums enivrants des fleurs s'estompaient jusqu'à disparaître complètement, et les blés, ne pouvant supporter l'arrivée de la froide saison, mouraient. Impuissante, j'assistais depuis mes quartiers d'hiver à la mort du monde extérieur, attendant patiemment mon printanier retour parmi les hommes.

Rose



Belle était, selon les dires des habitants de La Porte – petite commune de l'Indiana – une femme robuste, forte et courageuse. Personne ne connaissait exactement le passé de la norvégienne, mais les rumeurs, colportées bien volontiers par les femmes du village, parlaient d'un mari décédé dans l'incendie de la maison familiale et d'une fuite vers l'Ouest, les trois enfants sous les bras. On racontait que les assurances lui avaient offert une somme non négligeable en dédommagement de la destruction de la demeure et de la mort de son mari – bien maigre consolation au vu de la douleur et du chagrin qu'elle avait dû subir – et qu'elle avait, grâce à cet argent, pu acheter la ferme dans laquelle elle et sa petite famille vivaient à présent.

Il avait, comme tant d'autres hommes et femmes de l'époque, répondu aux chants des sirènes du Nouveau Continent et, après une long voyage en train à travers la Norvège, il avait embarqué à Bergen dans un bateau avec comme destination New-York. De longues semaines de traversée dans la promiscuité d'une seconde classe surpeuplée d'émigrés européens l'avaient éreinté, mais c'est le cœur léger et heureux qu'il débarqua sur le sol américain. Quelques semaines de recherches de travail infructueuses et les conseils insistants d'un compagnon de traversée le conduisirent dans la ville de Saint-Louis, là où le travail était réputé abondant.

La quantité d'argent devait être en effet conséquente car Belle Gunness s'était rendue propriétaire d'une des plus belles fermes du comté de La Porte : les terres étaient immenses et particulièrement fertiles et les bâtiments, rénovés il y a peu par les anciens propriétaires, permettaient de loger une famille nombreuse, d'abriter plusieurs espèces d'animaux, de stocker le foin en grande quantité et de mettre à l'abri des intempéries les machines agricoles.

Saint Louis était, au début du XXème siècle, une ville en plein changement. Les IIIèmes Jeux Olympiques modernes et l'Exposition Universelle de 1904 avaient fait décoller l'économie de la région et la main d'œuvre arrivant des quatre coins de l'Europe était sûre, disait-on, d'y trouver un travail bien rémunéré. Le mouvement de recrutement intensif s'essouffla, malheureusement, assez rapidement et lorsque George Anderson foula le sol du Missouri, le seul secteur qui continuait encore à embaucher était le secteur minier.

Belle, ne pouvant abattre seule la quantité de travaux que la ferme exigeait, fit alors publier dans la presse des annonces afin de recruter un ouvrier agricole qui puisse l'aider à soigner les animaux et à s'occuper des champs. De nombreux hommes, répondant à ses annonces, défilèrent mais aucun d'eux ne fit vraiment l'affaire. Venant des quatre coins du pays, tous firent le voyage jusqu'à La Porte mais aucun n'y resta plus de quelques jours.

La vie dont il avait rêvé n'était pas celle qui l'attendait à 700 mètres de profondeur, là où il passait 10h par jour dans l'obscurité, la poussière et le froid. Un soir d'avril, feuilletant négligemment le journal, son œil se figea sur une annonce : une charmante veuve de l'Indiana était à la recherche d'un homme partageant les mêmes valeurs afin de construire un avenir dans des conditions sentimentalement acceptables et économiquement satisfaisantes. Le corps fatigué par la journée de travail au fond de la mine et le cœur esseulé par tant d'années de solitude, il se décida, dans l'espoir d'une vie nouvelle au milieu des vertes plaines de l'Indiana, d'écrire une lettre en réponse à cette annonce qui, peut être était-ce un signe du destin, avait su attirer son regard. À cette première lettre, bien d'autres suivirent et après une correspondance qui s'intensifiait au fil des semaines, il attendit la paye du mois d'octobre et rassembla dans une petite valise les quelques vêtements, les maigres économies en sa possession et prit un billet à destination de l'Indiana.

Elle attendait avec impatience l'arrivée de cette homme à qui elle écrivait depuis quelques mois. Originaire de la région de Trondheim, comme elle, il semblait sympathique, travailleur, bienveillant et de caractère plutôt joyeux. Dans la dernière lettre qu'il lui avait envoyé, il annonçait sa venue pour la fin du mois. Elle s'était renseignée à la petite gare locale de La Porte sur les horaires des trains et le mardi 5 novembre 1907, en fin d'après-midi, elle attendit, impatiente, l'arrivée de son correspondant.

Il descendit du train et chercha du regard la femme avec qui il avait correspondu ces dernières semaines. Une rose rouge à la main, le cœur battant la chamade, il se dirigea vers celle qui, debout sur le quai, l'attendait. Les nombreuses illusions que son esprit avait fomenté depuis des semaines furent quelque peu mises à mal par la froideur dont fit preuve sa correspondante, mais mettant cela sur le compte de la timidité, il décida de ne pas lui en tenir rigueur.

Arrivée à la ferme, elle montra au jeune homme la chambre qu'il allait occuper : une pièce relativement austère avec pour seul mobilier un lit et une table de chevet sur laquelle était posée une lampe à huile. Après lui avoir communiqué l'heure du souper, elle prit congé de son nouvel arrivant, sans le moindre signe d'affection. Le dîner d'accueil, un repas assez frugal, fut servi dans un silence pesant et le jeune homme, quelques minutes après que la dernière cuillerée du dessert fut avalée, alla se coucher.

C'est avec beaucoup de difficulté, l'esprit embué par un sentiment de déception découlant de cet accueil qu'il jugeait peu chaleureux, qu'il parvint à fermer les yeux et à plonger son corps dans un sommeil réparateur. Un bruit de porte claquée et le crissement du plancher l'extirpèrent de son sommeil en pleine milieu de la nuit. Alors que ces yeux s'habituèrent à peine à l'obscurité régnante, la porte de sa chambre s'ouvrit et c'est avec stupéfaction qu'il découvrit, se tenant dans l'embrasure, la femme qui l'avait accueilli quelques heures plus tôt, une bougie allumé dans la main droite et un marteau brandi dans la main gauche.

Bien des années plus tard, les habitants du village assistèrent, impuissants, au plus grand incendie qu'eût jamais connu le comté. La ferme de la femme norvégienne, ainsi que les bâtiments adjacents, partirent en fumée en l'espace d'une nuit, emportant avec eux les corps de Belle Gunness et de ses deux enfants qui vivaient encore sous son toit, la troisième fille, l'aînée, ayant été envoyée en pension dans une école luthérienne pour filles de Los Angeles bien des années auparavant. Le coroner et son équipe, une fois les dernières flammes éteintes, découvrirent au milieu des cendres les restes fumants d'une femme décapitée et des deux enfants. Le juge du comté concluant à un incendie accidentel, l'affaire fut rapidement classée et les villageois tâchèrent de faire disparaître de leur mémoire le plus rapidement possible le souvenir de ces rougeoyants éclats destructeurs et assassins illuminant la nuit. Ils y parvinrent tant bien que mal jusqu'à ce jour de mai 1908.

George Anderson avait emménagé depuis quelques mois dans la ville de Chicago où il survivait, depuis son séjour à La Porte, grâce à des petits boulots successifs lorsqu'un matin, se rendant au travail, il put apercevoir sur un kiosque à journaux un titre qui s'étalait en première page d'un quotidien et qui attira son attention. En gros caractères d'imprimerie sur la une du journal, on y découvrait le nom de la femme qu'il avait connu il y avait six mois. Sortant de sa poche quelques cents, il acheta le journal et lut : l'Amérique découvre, effarée, les agissements sans nom d'une habitante de La Porte, Indiana. Les autorités locales ont découvert la nuit dernière les cadavres de 39 personnes, enfouis quelques pieds sous terre, sur la propriété de Belle Gunness, une émigrée d'origine norvégienne, installée depuis plusieurs années dans ce paisible comté. La police a pu identifier, parmi les nombreux corps, celui de son premier mari et de ses deux premiers enfants, celui de son deuxième mari et de sa fille, les corps de 6 de ses prétendants, tous fermiers dans la région, ceux de ses 3 enfants, morts dans l'incendie que l'on considérait jusqu'à hier comme accidentel, ainsi que celui d'une jeune femme ayant servi à faire croire à la mort accidentelle de la meurtrière. Les autres nombreuses victimes seraient toutes des ouvriers agricoles auxquels la jeune femme avait fait appel pour l'aider aux travaux des champs.


Description d'une cerise

L'ensoleillement sans précédent de ce printemps 1872 avait rapidement effacé sa douce fleur blanche au coeur d'or, dont les pétales, bercées par une brise tiède, avaient flotté quelques minutes dans les rues désertes de Gerland avant d'atterir sur les eaux calmes du Rhône. De cette blanche enveloppe qui avait annoncé sa naissance, elle n'avait conservé que son berceau de sépales au sein duquel elle s'était silencieusement développée pendant les premiers jours du mois de mai. À travers l'ombre du feuillage, elle s'était peu à peu libérée de ce cocon de verdure qui avec le temps était devenu trop étroit et avait offert au soleil printanier son premier visage. Elle était encore trop jeune, trop dure et trop amère pour être offerte à des papilles avides de plaisir, mais elle pouvait compter sur une exposition parfaite, un léger ombrage et une température idyllique pour s'épanouir pleinement et devenir ce petit coeur charnu qu'un passant gourmand viendrait croquer avec délectation. Autour de sa candide graine, un corps voluptueux se développait jour après jour et sa robe vermeille, dans sa jeunesse fade et terne, aujourd'hui dépoussiérée par une brise cajolante, brillait innocemment. Ce juvénil fruit ne connaissait pas encore le destin particulier que lui avait réservé la vie mais, suivant l'exemple de ses innombrables voisines, elle s'efforçait de se rendre la plus alléchante et la plus désirable afin d'être cueillie par un être qui transporterait sa frêle graine loin de son berceau originel. Elle s'offrait aujourd'hui dans toute sa beauté : son habit, d'une profonde couleur rouge aux sombres reflets, ne demandait qu'à être caressé par des mains humaines, sa chaire, débordante de générosité, était obsédée par la pensée d'une paire d'incisives mettant à nu son corps lascif et libérant les saveurs les plus profondes qu'elle avait à offrir.
C'est par une fraîche matinée de juin qu'un homme, Léonard Burlat, alors soldat en garnison dans le régiment d'artillerie de Lyon, vint à passer à ses côtés. La vue de ce sensuel fruit, révélé dans toute sa pureté et son ingenuité, provoquèrent chez le garçon une soudaine salivation et, obsédé par ce globe charnel, il ne put s'empêcher de tendre la main vers elle. Malgré le sauvage désir qui habitait le jeune militaire de sentir cette naïve chair se promener sur sa langue, le fruit fut détaché par une délicate caresse et un léger craquement annonça sa libération tant désirée. Elle fut placée au creux de sa main moite, écrin naturel qu'elle avait convoité pendant toute sa vie et, exposée au regard impudique de son amant, elle s'était sentie fondre. Elle avait été transportée jusqu'aux lèvres fleuries de son premier et dernier compagnon et dans un mouvement ferme et autoritaire de ses incisives, elle avait succombé au désir, offrant au palais de son adorateur les douceurs infinies que sa charnure laissait transparaître.